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Introduction Le mythe d’un Québec égalitaire Miriam Fahmy Depuis la Révolution tranquille, le Québec se targue d’être une société égalitaire. C’est l’un des mythes fondateurs de notre modernité. Mais les mythes, ces représentations mentales collectives, ont la particularité de se perpétuer eux-mêmes. La réalité, elle, peut évoluer dans un tout autre sens. Alors, en 2011, ce mythe du Québec égalitaire est-il (toujours) fondé ?
Dans cette édition de L’état du Québec, nous vous proposons un dossier spécial sur la question et avons rassemblé une douzaine d’analyses afin d’y voir plus clair. Ces textes sont produits par certains des meilleurs chercheurs en économie, en démographie, en fiscalité et en science politique. Cependant, la réponse claire et tranchée espérée a plutôt fait place à un portrait global en demi-teintes – c’est là le signe d’un examen bien fait, dit-on !
Les écarts se creusent Regardons la situation dans ses grandes lignes. Depuis 20 ans : • la majorité des Québécois se sont enrichis (en termes absolus, en tenant compte de l’augmentation du coût de la vie); Une bonne nouvelle est que le Québec réussit à combattre la pauvreté, en particulier la pauvreté aiguë. Alors que les autres provinces canadiennes ont vu leur taux de pauvreté augmenter, celui du Québec est passé de 11 % à 9,4 % entre 1996 et 2005. On peut attribuer cette réussite relative à de nombreux leviers mis en œuvre par l’État, qui ont eu les effets escomptés, notamment des mesures d’aide à l’emploi et des politiques fiscales très favorables aux familles. Mais, en dépit de cette tendance, un fossé s’est creusé. Comme le montre dans nos pages le sociologue Paul Bernard, qui nous a quittés récemment et dont nous avons l’honneur de publier le dernier texte, le calcul de la répartition de la richesse révèle que les inégalités n’ont cessé d’augmenter au Québec, comme dans le reste du Canada, et ce, beaucoup plus qu’en Europe continentale. Si la pauvreté recule, comment cela est-il possible ? C’est que les récessions frappent plus durement les plus pauvres, tandis que les périodes de grande croissance bénéficient davantage aux plus riches. D’abord, les écarts de revenus ont explosé ces 20 dernières années. Personne ne s’en étonnera, tant on est devenu habitué à lire que les PDG les mieux payés gagnent 100 ou 200 fois plus que le travailleur moyen. En effet, si le revenu de marché réel avant impôts au Canada s’est accru de 13 % en moyenne, le dixième des Canadiens les mieux payés ont profité d’une hausse de revenus de 28 % ; le centième supérieur de la distribution, d’une hausse de 75 % ; et le millième supérieur, d’une augmentation de 319 %. Notre régime fiscal compense en partie ces écarts. Mais l’abolition de 13 paliers d’imposition dans la fiscalité québécoise – passés de 16 en 1988 à 3 aujourd’hui – et l’augmentation des taxes de vente et des tarifs des services publics ont favorisé les plus aisés. La sagesse a longtemps prescrit qu’un emploi était la meilleure politique sociale ; et, en partie du moins, c’est vrai. Le travail s’accompagne d’un sentiment de dignité essentiel. Malheureusement, le fait de travailler à temps plein au salaire minimum condamne désormais à vivre en dessous du seuil de faible revenu. C’est près de 300 000 Québécois qui ne gagnent que le salaire minimum. Sort cruel quand on travaille autant d’heures que les autres… Cette croissance des inégalités se traduit par un effritement progressif de la classe moyenne. Si l’on divise la population en 10 tranches (déciles) de revenu égales, la classe moyenne est la part de la population dont les revenus nets se situent dans les déciles 4 à 7. De 1980 à 2006, elle est passée de 40 % à 31 % de la population québécoise. Mais au fond, pourquoi devrait-on se soucier de cet accroissement des inégalités du moment que la pauvreté est contrôlée ?
Liberté ou égalité ? Dans le grand marché des idées, on oppose généralement liberté et égalité. Pour les partisans québécois du laisser-faire économique, dont certains sont rassemblés depuis peu dans le Réseau Liberté-Québec, la liberté, valeur supérieure, serait mise à mal par l’interventionnisme de l’État. Pourtant, l’expérience récente a permis de comprendre que l’inégalité fragilise la démocratie. Nos libertés formelles sont garanties par la loi et les chartes. Mais pour que ces libertés théoriques deviennent réalité, des ressources sont nécessaires. Prenons par exemple le droit au logement : l’affirmer est une chose, encore faut-il pouvoir payer le loyer. Une fois ces libertés réelles rendues possibles, d’autres paramètres interviennent qui en déterminent l’actualisation : les préférences, le tempérament, la motivation, l’effort et les valeurs, par exemple. On ne voudrait donc pas chercher une égalité absolue. Seulement, dans une situation idéale où règne l’égalité des chances, ni l’origine ethnique ou socioéconomique, ni le sexe, ni d’autres facteurs sur lesquels les individus n’ont aucun contrôle ne nuisent à l’accomplissement de chacun. La quête de la liberté ne peut pas se faire au détriment de l’égalité. Les chercheurs de L’état du Québec 2011 montrent que, au Québec, depuis les cycles de croissance/récession des années 1990 et 2000, c’est l’inégalité des libertés réelles qui a augmenté. Concrètement, cela peut s’exprimer par un accès inégal à des soins de qualité, à une éducation de qualité, à des logements de qualité ou encore à des emplois de qualité. Quand on parle d’un système de santé ou d’un système d’éducation à deux vitesses, ne parle-t-on pas justement d’une inégalité dans l’accès aux ressources qui sont censées garantir nos droits fondamentaux ? Bien que le Québec réussisse mieux à protéger ces droits que le reste du Canada et les États-Unis, il reste à la traîne, loin derrière les pays européens, qui ont de longues traditions sociale-démocrates. Les deux pieds bien plantés en Amérique du Nord, en digne héritier du modèle anglo-saxon, le Québec est sur une voie résolument libérale.
L’égalité, c’est la santé ! Si des raisons morales et le respect de nos droits fondamentaux justifient la recherche d’une plus grande égalité, de plus en plus d’analyses économiques montrent qu’il est aussi utile de réduire les écarts de richesse. Les chercheurs britanniques Wilkinson et Pickett ont mis en évidence une étroite corrélation entre, d’un côté, les inégalités de richesse et, de l’autre, l’espérance de vie, le niveau d’alphabétisation, les taux d’incarcération, le taux de toxicomanie, la santé maternelle et une foule d’autres indicateurs sociaux. En fait, leurs travaux montrent que plus la richesse est répartie harmonieusement dans une société, plus tout le monde (pauvres et riches compris) a des chances de bien se porter. Ces recherches montrent aussi qu’au-delà d’un seuil de revenu minimal, l’inégalité n’est plus tant matérielle que psychosociale. L’explication est assez simple : ce sont les riches qui créent la norme. Plus cette norme s’éloigne de la réalité du reste de la population, plus celle-ci ressentira frustration, stress et privation. Comme l’explique l’économiste Jean-Yves Duclos, lorsque l’écart entre très riches et très pauvres se creuse, le luxe extrême des uns crée un sentiment de déclassement chez les autres. Ce stress a un impact important sur les autres composantes de la qualité de vie, à commencer par la santé. Lorsque la norme sociale est basée sur le « toujours plus », la consommation ostentatoire, celle qui, une fois nos besoins essentiels comblés, nous pousse à consommer pour nous mesurer à notre voisin, devient débridée. Cette quête de positionnement a largement contribué à la surconsommation qui caractérise nos sociétés. Alors, bien qu’on puisse se réjouir que de plus en plus de membres de la classe moyenne québécoise « migrent » vers les catégories les plus fortunées, il faut se soucier de l’effet de dévaluation que cela engendre sur ceux qui restent loin derrière, et de l’impact de ce stress sur la santé sociale.
Que veulent les Québécois ? Lorsque les chercheurs mesurent les inégalités, ils mesurent aussi l’efficacité des moyens mis en œuvre pour les combattre. Dans notre dossier sur les inégalités, tous s’entendent pour dire que les politiques sociales québécoises ont contribué à contrôler l’accroissement des inégalités : à croissance égale, les sociétés comme le Québec qui ont mis en place des politiques redistributives présentent moins d’inégalités que celles qui n’en ont pas. Cela peut paraître évident, mais cette vérité doit être énoncée, car elle nous encourage à continuer dans cette voie. En 2011, le gouvernement québécois semble ne s’être donné aucune ligne directrice claire quant au rôle global de l’État : instrument au service de la lutte contre les inégalités ou… instrument au service de la liberté économique et de la création de richesse ? Dans son document de consultations prébudgétaires 2011-2012, le gouvernement Charest évoque des « valeurs à préserver » qui se déclinent sous la forme d’un soutien aux plus pauvres, aux aînés, aux familles. Ce sont des piliers importants de notre vie collective. Mais, plus haut, dans le même document, c’est bien la création de richesse qui trône en grande choyée des priorités de l’État, aux côtés de l’assainissement des finances publiques – chantier amorcé en 2010. Comment le gouvernement compte-t-il concilier ces priorités ? Voilà un défi de taille qui gagnerait à être soutenu par une vision globale du rôle de l’État, vision à communiquer d’urgence aux Québécois, qui ont besoin d’être rassurés. En effet, un sondage réalisé par Léger Marketing en janvier 2010 brosse le portrait d’une population angoissée par l’état des finances publiques et par la crainte de voir le fardeau fiscal augmenter. Le sondage montre que les trois quarts des Québécois (74 %) estiment que les finances publiques sont dans un état précaire, voire que nous courons à la catastrophe. Plus de la moitié de la population (57 %) préfère subir des coupes dans les services publics plutôt que de payer davantage pour les conserver dans leur état actuel. Serions-nous devenus chiches ? La solidarité sociale aurait-elle volé en éclats ? Et si, plutôt, les Québécois étaient simplement pragmatiques et trouvaient qu’ils n’en ont pas assez pour leur argent ? Cette hypothèse semble réaliste à l’heure des scandales de corruption, de copinage et de gaspillage des fonds publics. En effet, et sans surprise, la majorité des Québécois sondés considèrent la corruption comme un problème majeur dans notre capacité à équilibrer les finances publiques. Dans le même sondage, 42 % affirment être prêts à faire des sacrifices financiers afin d’aider à améliorer l’état des finances publiques. Il ne faut pas penser qu’ils sont nécessairement par là partisans du «dégraissage» tant annoncé : ils considèrent que l’État est toujours utile. Mais celui-ci doit offrir des services et des politiques efficaces, à la hauteur du sacrifice des citoyens, qui les financent.
L’argent ne fait pas le bonheur On mesure les inégalités, la richesse, la pauvreté… Mais ne faudrait-il pas aussi mesurer ce que l’argent est censé procurer ?
Les études en neuropsychologie ont récemment montré que l’être humain n’est pas doté d’un sens inné de l’équité. Cette sensibilité se forge par l’éducation, la culture et les institutions. C’est une bonne nouvelle ! Cela veut dire que notre sens de l’équité peut croître et qu’une société peut encourager, inculquer et soutenir une conception égalitaire du monde. Et plus d’égalité produit… plus d’égalité. Un enfant qui grandit dans un monde où il a le même accès à l’éducation, aux soins de santé et aux loisirs que son voisin voudra assurer cette égalité aux autres, c’est prouvé ! Sur toutes les tribunes, on se lamente de la fatigue politique du Québec. Dans la perspective d’un nouveau « pacte social », que nombre d’observateurs réclament, peut-être trouverait-on une vision renouvelée, pas uniquement économique, de ce qui fonde une société juste ? Il faudra d’abord faire la preuve que ces nouvelles perspectives sont pertinentes et réalistes ; les Québécois l’exigent. Pour ça, nous aurons besoin de leaders suffisamment persuasifs et pragmatiques pour que ces idées deviennent rassembleuses et mobilisatrices ; de tels leaders, plusieurs l’ont noté, nous font cruellement défaut par les temps qui courent.
Dans quelle société voulons-nous vivre ? Le XXe siècle a été celui de l’aplanissement des inégalités dans la plupart des pays industrialisés. Depuis une vingtaine d’années, cette tendance s’est inversée. Pourquoi la croissance des inégalités ne soulève-t-elle pas les passions ? Parce qu’elle est quasi invisible. On ne crève plus de faim au Québec. Tout le monde a un poste de télé. La situation des pauvres s’est améliorée. Mais l’inégalité peut prendre plusieurs formes. La stigmatisation de la pauvreté, la détresse des personnes présentant des troubles mentaux, l’itinérance ou encore l’isolement des aînés contribuent à marginaliser des pans entiers de la population. Il faut s’en soucier. Rappelons-nous que le pacte social que nous avons établi au Québec dans les années 1960 est fondé sur la croyance que la collectivité doit veiller sur l’individu. En garantissant à tous une éducation de base, des services de santé et une protection contre les risques liés à la vieillesse, n’avons-nous pas affirmé cette responsabilité collective ? Plus récemment, nous nous sommes entendus sur la nécessité d’offrir aux nouveaux parents un congé et, pour leurs enfants, des places en garderie à prix abordable. Nous nous sommes aussi entendus sur la nécessité de garantir l’équité des salaires entre hommes et femmes. Toutes ces mesures accroissent la qualité de vie et le sentiment de solidarité des Québécois. Et l’État, dans tout ça ? Il n’est rien d’autre que le maître d’oeuvre de cette volonté. Le scepticisme, voire le désabusement, à l’égard de nos élus et de nos partis politiques ne devrait pas nous faire abandonner l’idée d’un État fort – seulement, celui-ci doit faire la preuve qu’il est digne de notre confiance. L’égalité se mesure aussi dans le temps. Quelle société les baby-boomers veulent-ils léguer ? L’équité intergénérationnelle est essentielle à la paix sociale. Il est primordial que les générations montantes puissent conserver une qualité de vie au moins aussi bonne que celle de leurs parents. Mais, nous l’avons mentionné plus haut, le concept de qualité de vie peut prendre de nouvelles formes. En effet, la richesse n’est pas, au sens strict, une fin en soi, mais un moyen d’actualiser tout notre potentiel individuel et sociétal. L’argent, entre autres, agit sur une foule de facteurs, et ce sont eux que nous devons cibler : l’espérance de vie, la santé, l’éducation, le travail, la vie de famille, le lien social, etc. Lorsque citoyens et observateurs, experts et journalistes clament que le Québec a besoin d’un nouvel élan, n’est-ce pas précisément de cela qu’ils parlent ? Dans quelle société voulons-nous vivre ? C’est la question finale à laquelle on aboutit après avoir lu ce dossier spécial de L’état du Québec. Le principe sous-jacent à tous les textes est que plus d’égalité est, en soi, un objectif incontournable pour le Québec. Il faut continuer de poursuivre cet idéal. Mais il s’agit de le faire en se débarrassant des œillères du credo libéral, en ayant une vision plus globale, entière, de la prospérité, en tenant compte de la nouvelle donne environnementale, et en élargissant notre conception du bien-être, afin d’être en phase avec notre époque, pour le bénéfice de tous les Québécois.
Notes 1. Mesuré au seuil de 50 % de la médiane, c’est-à-dire qu’il mesure le pourcentage des ménages vivant avec un revenu inférieur à 50 % du revenu médian. |